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Voici la réédition d’une histoire que je publiai le 08 Novembre 2009 sur un de mes autres blogs où je croisais alors Vancouver, Ben, Pol, Anne, Bellelurette, Grain de Sel et Tonymaj. C’est à ce dernier que je pense très fort ses dernières semaines.
Depuis plus de 20 ans je me rends une ou deux fois par an à Berlin.
Un an après la disparition du Mur, nous dînions chez Ella, une amie qui habitait depuis toujours Berlin Est. Nous manquions pour rien au monde de la rendre visite à chaque passage à Berlin. Ella était mère célibataire. Elle élevait sa petite fille seule. De son appartement on avait une vue imprenable sur de gros tuyaux qui parcouraient d’un bout à l’autre le terrain vague en face de l’immeuble.
Ce soir là elle nous raccompagnait très tard pour la première fois à notre hôtel à Berlin Ouest. Nous nous étions entassés dans sa petite « Trabi » (Trabant) après de longs marchandages. Elle y tenait. Elle nous ramènerait ce soir-là à l’hôtel avec sa voiture ! Pas moyen de négocier. Nous avions fini par comprendre qu’elle mettait en jeu notre amitié. Il en allait de son honneur. Le Mur n’existait plus donc rien pouvait désormais l’empêcher d’aller à l’Ouest quand sa lui chantait, pour n’importe quel motif, n’importe quand. Chose qu’elle faisait de plus en plus souvent en voiture, mais pas encore de nuit. C’était sa première viré dans l’obscurité vers des quartiers jadis interdites. Elle traversait Est Berlin dans une certaine sérénité. Jusqu’au Hackischer Markt tout allait bien. A partir de là un fou rire l’envahissait. Elle nous expliquait qu’elle angoissait car elle avait oublié sa carte d’identité à la maison. On dirait qu’elle s’attendait à être arrêtée à tout moment. Elle s’excusait en disant que l’on ne perdait pas si tôt de vieilles peurs. Nous tentions de la rassurer, de rigoler. Mais elle restait tendue pour le reste du voyage, voir carrément paniquée. Après nous avoir déposé, elle à du rentrer chez elle à 200 km l’heure.
Nous avions passé la soirée dans son petit appartement en compagnie de ses meilleurs amis et chacun avait fait des efforts de comprendre l’autre sans grand succès. On formulait un peu mal à l’aise des généralités du genre « il faudra une génération pour se rejoindre réellement », ils expliquaient que « ils n’avaient pas été malheureux de ne pouvoir acheter des chaussures à la mode . Personne n’en portait, car il n’y en avait tout simplement pas. Ils avaient de l’agent à la banque mais pouvaient rien en faire. En fin pas grand-chose».
Plus tard dans la soirée Ella réitérait la reproche qu’elle me faisait depuis des années. Comment pouvais-je me trouver là à Berlin alors que j’avais deux jeunes enfants à la maison. Une fois de plus je tentais d’expliquer des choses comme « gagner sa vie en tant que femme et mère responsable qui fait bouillir la marmite et prépare l’avenir au mieux ». J’avais beau essayer, Ella restait sur son idée. J’étais une mauvaise mère, point final !
Une année plus tard nous nous sommes revus, très brièvement. Ses amis n’étaient plus là. A l’institution où ils travaillaient tous depuis leur sortie de l’université, une nouvelle concurrence interne avait eu raison des vieilles et solides amitiés. L’amitié était en fait la chose qui manquait le plus, expliquait-elle assise sur la pointe de la chaise. Par ailleurs elle était beaucoup sur la route en tant qu’interprète de congrès. Elle traversait désormais l’Allemagne d’un bout à l’autre. Elle avait assez bien réussie sa conversion. Elle travaillait même souvent les week-ends. Sa fille était alors généralement gardée par des voisins-amis qui s’en occupaient très bien. Elle préparait leur déménagement vers une ville plus centrale. Je lui rappelais nos discussions autour du travail des mères de famille. Elle avouait de mieux comprendre maintenant. Elle avait accès à toutes les chaussures dernier cri, dans toutes les couleurs, mais n’avait pas l’argent pour les acheter et se tapait des heures supplémentaires à la pelle pour pouvoir payer le tailleur «réglementaire» imposé. Autre fois la vie était moins belle mais plus calme et solidaire. Avec du temps pour rêver de choses hors d’atteinte. Sans autres dangers que d’être dénoncée ou de se retrouver dans un collimateur de l’appareil. Il suffisait de faire attention. Le jour de notre dernière rencontre elle expliquait que c’était bizarre que cette illusion, de pouvoir atteindre toutes ces choses dont elle avait rêvé, sans qu’il lui restait le temps d’en rêver désormais. Elle avait de nouveaux objectifs, de nouveaux rêves initiés par la société dans laquelle elle cherchait son chemin. De nouveau repères et symboles du bonheur apparemment à porté de la main, mais en réalité tout aussi inaccessible que la paire de chaussures dernier cris jadis. Ella et sa fille ont déménagé. Nous nous sommes perdus de vu. Peut-être par manque de temps dans notre vie de mères indignes ?



